Sur les ruines du Tchad Imprimer
altLol Mahamat Choua

120 jours à la tête d’un Etat néant, mars 2009, N’Djaména, Editions Sao, 111 pages.
Ce livre nous apporte un éclairage inédit sur la guerre civile de 1979 qui a fait éclater le Tchad. Nous saurons, à travers sa lecture, les rapports de force entre les tendances politico-militaires, l’ambition des uns et des autres, la lutte pour le pouvoir.

L’apport le plus important concerne la période allant du 29 avril au 29 août 1979, pendant laquelle Lol Mahamat Choua était Président du premier Gouvernement d’Union Nationale de Transition (GUNT). L’ouvrage décrit les circonstances de la formation de ce GUNT, ses initiatives, les difficultés auxquelles il a été confronté et montre pourquoi il a dû démissionner après seulement quatre mois d’exercice pour laisser la place à un deuxième GUNT.

Extrait

Le bilan des 120 jours du gouvernement Lol

« Le premier GUNT n’a mis que quatre mois à la tête du Tchad (29 avril-29 août 1979). Faire son bilan revient à parler de ses réalisations et de ses échecs durant cette période. Or, formé dans un contexte de crise, ce gouvernement n’a eu ni les moyens de sa politique ni le temps nécessaire pour laisser ses marques. En conséquence, il n’a pas fait de réalisations significatives  et n’a accumulé que des échecs.

    Au chapitre de ses maigres réalisations, on note tout d’abord la tentative de briser la partition de fait du pays par l’envoi d’une expédition militaire  au Mayo-Kebbi et dans la Tandjilé  Même si cette opération s’est terminée par un fiasco complet, il n’en demeure pas moins qu’elle traduit clairement sa volonté de sauver l’unité du pays. On note aussi quelques autres initiatives telles que : la création d’une Brigade Militaire Mixte chargée d’assurer la sécurité à N’Djaména, la création (sur le papier) d’une Armée Nationale Intégrée (ANI) le 22 juin et la libération, bien que tardive, d’une partie des prisonniers de guerre sudistes et de leurs familles par les FAN, les FAP et les FAO. En outre, l’existence même du  1er GUNT, en raison de son caractère dissuasif, a quelque peu permis d’éviter le pire, c’est-à-dire un affrontement direct entre ses deux principales  composantes : les FAN et les FAP.

          S’agissant des échecs, ils sont nombreux et semblent dus à plusieurs facteurs. Il y a d’abord le caractère hétéroclite et les ambitions opposées et parfois démesurées des personnalités qui composent le gouvernement. Ensuite, il y a le manque d’un idéal ou dune vision commune à toute l’équipe. A cela s’ajoutent l’esprit de tendance et le manque de moyens pour restaurer ou imposer l’autorité de l’Etat et marquer sa présence sur le terrain. Cette situation n’a pas favorisé la solidarité et la cohésion au sein du gouvernement. De sorte que durant ses quatre mois d’existence, le GUNT a offert  de lui, une image de légèreté et de manque de sérieux. Comme le prouvent les faits suivants :

- fiasco de l’expédition du Mayo-Kebbi du fait de la prédominance de l’esprit de tendance,

- remous internes au MPLT ayant abouti à l’éviction et à l’emprisonnement de son  fondateur, Aboubakar Abderamane,

- querelles de leadership entre Idriss Adoum Moustapha et Moussa Médéla ayant débouché sur la scission  du MPLT.

- combats fratricides entre FAP et MPLT les 11 et 12 juin ayant  entraîné la  liquidation  complète du dernier et de son chef.

- destruction partielle du palais présidentiel et arrestation temporaire du chef de l’Etat par les FAP,

- méfiance de plus en plus grandissante entre Habré et Goukouni, etc.

En offrant ce désolant spectacle, le GUNT a fait le jeu de ses ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur qui ont trouvé par –là, la preuve de son incapacité à  gouverner le pays.

Sur le plan diplomatique, le gouvernement Lol n’a pas réussi à se faire reconnaître par la communauté africaine et internationale, en dépit de ses nombreuses initiatives auprès d’autres Etats. Son seul véritable soutien est la France dont l’alliance avec Habré et Goukouni, jugée contre nature, a été violemment critiquée, aussi bien par les tendances tchadiennes hostiles au 1er GUNT que par les pays voisins, Nigeria et Libye en tête, prompts à dénoncer les manœuvres du néocolonialisme. Parmi les Etats africains, seuls, le Sénégal et le Cameroun, fidèles alliés de la France, ont pris clairement position en faveur du 1er GUNT.

          S’agissant de la mise en application des dispositions des accords de Kano et de N’Djaména qui constituent la base juridique de son existence et de son action, le 1er GUNT  a également beaucoup failli. Hormis les FAT, les trois autres  tendances signataires de ces accords ont refusé de retirer leurs troupes de la capitale, contrairement à ce qui a été convenu. De plus, la libération des prisonniers de guerre sudistes et de leurs familles détenus par ces tendances n’a  été effectuée que partiellement et pas dans le délai requis.  Faute de démilitarisation de la capitale, le gouvernement a été incapable  d’y garantir la sécurité en dépit de la création de la Brigade Militaire Mixte de sécurité. D’où la multiplication des affrontements entre les tendances, les actes de pillages, de vols, de viols, de règlements de comptes, etc. Si cette démilitarisation de la capitale avait été respectée par tous, elle aurait sans doute permis au  1er GUNT de travailler dans la sérénité, sous la protection de la force neutre nigériane.

          Un autre point important est que l’autorité du 1er  GUNT ne se limitait qu’à la capitale. Les provinces  qui étaient sous le contrôle des différentes tendances échappaient à son autorité. De sorte que le gouvernement était semblable à une sorte de super comité de gestion de la capitale qu’à un véritable gouvernement de la République. Notons aussi que l’intransigeance de Goukouni et Habré face aux tendances membres du FACP, loin de servir leur propre cause ou celle du Tchad, a plutôt été contre productive.  Car elle n’a fait que  retarder un règlement rapide et global de la crise. Surtout lorsqu on sait que ces deux leaders ont fini par accepter de composer avec les mêmes tendances du FACP qu’ils ont précédemment exclues. » (pp.85-87)

Enfin, avec l’exclusion des tendances du FACP du partage du pouvoir, la liquidation du MPLT et l’affaiblissement des autres acteurs comme le Président Lol, le Général Djogo et Moussa Médéla, on assiste à une montée en puissance des élites du BET, à travers Hissein Habré et Goukouni qui détiennent la réalité du pouvoir. Cette montée qui a pour toile de fond des considérations tribalo-régionalistes, est le prélude à une mainmise durable de ces élites sur les affaires du pays. Car depuis 1979, ce sont les ressortissants de cette région qui, après les Sara (1959-1979), monopolisent le pouvoir d’Etat.

Maintenant, essayons de  dire un mot sur le Président Lol lui-même. A –t-il une part de responsabilité dans l’échec de son gouvernement ? Il nous semble que la réponse est non, et ceci, non pas pour faire plaisir à l’intéressé, mais en toute objectivité. En effet, lors de sa prise de fonctions, Lol Mahamat Choua était animé d’une bonne foi et ne nourrissait aucune ambition personnelle. Sauf celle de servir  le pays.  Pour cela, il avait un atout : «  sa pureté politique ». Car,  contrairement aux chefs de tendances qui  étaient tous manipulés par des puissances étrangères, lui, paraissait comme un homme neuf ; donc un homme de compromis. Mais très vite, il a été confronté à des difficultés de tous genres qui devaient l’empêcher d’accomplir sa mission comme il le voulait. Il était certes Président mais il n’avait aucun moyen de sa politique. Par exemple, pour restaurer ou imposer  l’autorité de l’Etat, dont il est le chef, sur l’ensemble du territoire, il a besoin d’une armée nationale. Or celle-ci a volé en éclat depuis février. Par ailleurs, pour traduire dans les faits le programme d’action de son gouvernement, il avait besoin d’importants moyens financiers : ce qui lui faisait cruellement défaut. Pour rétablir l’ordre et la sécurité, il ne pouvait pas compter sur les combattants des tendances. Car ceux-ci sont non seulement indisciplinés mais n’obéissent qu’à leurs chefs respectifs et ne reconnaissent pas l’autorité du chef de l’Etat, qui est  pourtant le  «  chef suprême des armées ». Enfin, les tendances mêmes qui l’ont porté au pouvoir ne lui ont pas facilité la tâche :

- en s’entredéchirant, comme en témoignent les affrontements FAP- MPLT des 11 et 12 juin à N’Djaména et entre FAT et FAP à Moussoro le 22 juin.

- mais aussi en  lui manquant de respect, comme le prouve son arrestation  humiliante personnage, par les hommes de Goukouni, le 12 juin. Ces situations l’ont beaucoup fragilisé et ont porté un coup à son honneur. Voici comment l’ancien Président lui-même décrit les conditions dans lesquelles, il a eu à travailler :

« Un chef d’Etat sans une armée républicaine est forcément confronté à des difficultés de toutes sortes. Nos forces étaient des combattants. Or les combattants n’obéissent qu’à leur chef de groupe. Pour eux, le Président, ce n’est pas leur  affaire […] Il se posait un problème  de sécurité, de discipline. Il fallait les gérer bon an mal an. C’était une période très difficile. Je connaissais les mentalités des uns et des autres, comme je connaissais le pays, le Tchad profond. Grâce à cela, j’ai quand même pu éviter pas mal de coups bas. J’étais sincère, confiant dans ce que je faisais. Et je voulais marquer l’histoire. Je me suis sacrifié pour cette cause. Bien sûr, je n’avais  pas l’intention de rester accroché à cette fonction. Loin de là ! Parce que je n’avais pas cette ambition. Pour la simple raison qu’il était  très difficile pour moi de m’imposer, étant entendu que je n’avais pas une force régulière à ma disposition. Pour faire exécuter une décision, j’étais obligé de traiter avec Habré quand il s’agit de son camp, avec Goukouni, ainsi de suite. Nous avons travaillé dans des conditions extrêmement difficiles » A deux  reprises, au cours de ses quatre mois d’exercice, Lol Mahamat Choua a menacé de démissionner voyant qu’il était incompris et pas aidé  par les « poids lourds » de son gouvernement. La première fois, c’était en juin, quelques jours après le fiasco de l’expédition du Mayo-kebbi et à la veille du 11 juin.

«  Quelques temps, j’ai trouvé que les choses ne marchaient pas. J’ai réuni mes amis, Habré, Goukouni et Idriss […] J’ai donc dit : «  celui-là (en désignant Idriss Adoum Moustapha), n’a aucune ambition. Il m’a fait confiance. Vous autres, vous m’empêchez d’accomplir ma mission. Entendez-vous tout de suite, vous deux. Moi, je cède la place à l’un d’entre vous, pour éviter la casse, pour éviter la guerre, entendez-vous. » Ils se sont regardés mais ne se sont pas prononcés. Alors, j’ai conclu : « partez et faites ce que vous voulez. » Ils sont partis. Et le lendemain, je reçois des coups de canon  au palais. »

La deuxième fois, c’était après son arrestation. Se sentant un homme seul après la liquidation de ses partisans du MPLT et très amer, il a décidé de  quitter définitivement le fauteuil présidentiel : «  Moi, j’ai compris que nous ne pouvions pas aller très loin. Il fallait dès maintenant préparer ma sortie par une porte honorable. J’avais l’intention de faire une déclaration [de démission] » Mas il a dû y renoncer parce que Habré et Goukouni sont venus lui présenter leurs excuses et surtout parce que les préparatifs d’une nouvelle conférence de réconciliation nationale étaient déjà en cours. Dans ces conditions, il ne servait à rien de hâter son départ.  Et c’est ainsi qu’après Lagos II, il a tout simplement passé la main  au nouveau  Président désigné, Goukouni Oueddeye tout en refusant d’entrer dans le deuxième GUNT comme le lui demandait ce dernier.

Sur l’auteur

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Arnaud DINGAMMADJI est né en 1976 à Moyo, dans l’ancienne sous-préfecture de Maro (Sud du Tchad). Il est titulaire d’une Maîtrise d’Histoire (2008). Journaliste à la revue Carrefour du Centre Culturel Almouna à N’Djaména de 2004 à 2008, il est actuellement cadre du Ministère de l’Education nationale. Ce passionné de la recherche sur l’histoire contemporaine du Tchad est l’auteur:

·        De nombreux articles sur l’histoire du Tchad in revues Carrefour et Cahiers d’Histoire, Centre culturel Almouna, N’Djaména, 2004-2008

·        « Le peuple daye et la tragédie oubliée de Bouna de 1929 » in Cahiers d’Histoire n° 11, septembre-octobre 2007(numéro spécial), 65 pages

·         Ngarta Tombalbaye : parcours et rôle dans la vie politique du Tchad, 1959-1975, Paris, L’Harmattan, 2007,442 pages

·        Histoire de la recherche et de l’exploitation pétrolières au Tchad : péripéties et incidences politiques (1952-2003), mémoire de Maîtrise d’Histoire, Université de N’Djaména, décembre 2008, 157 pages

·        Sur les ruines du Tchad. Lol Mahamat Choua. 120 jours à la tête d’un Etat néant, N’Djaména, Ed. Sao, mars 2009, 111 pages

·        Répertoire des gouvernements du Tchad (à paraître)