| Dossier : Qui veut encore du dialogue inclusif au Tchad ? |
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Autour de ce thème provocateur, nous allons tenter de faire le point du contexte sociopolitique actuel, pour en déterminer des probabilités pour les mois à venir. Sans revenir sur les définitions possibles du « dialogue inclusif » réclamé à cor et à cri ces dernières années par les élites du pays, replaçons les paramètres du contexte historique récent. En effet, jusqu’aux consultations électorales de 2001-2002, cette réclamation du dialogue inclusif était faible, essentiellement en provenance de ce qu’on appelle la « société civile » et qui n’est pas une entité homogène, ni idéologique ni de genre mais un amalgame de circonstance d’acteurs non étatiques (syndicats, associations, Ongs) et ayant parfois des intérêts divergents.
La réclamation du dialogue inclusif par la société civile venait du constat de la dégradation irrésistible des conditions de la gouvernance politique, économique et sociale, notamment la contestation du système électoral, la persistance de l’insécurité et de l’impunité et d’autres dérives de gestion financière publique. Elle s’amplifiera par la suite avec le retour en force des mouvements de rébellion armée (provenant des défections au sein des cercles du pouvoir même), tour à tour le MDJT de feu Youssouf Togoïmi, le FUC de Mahamat Nour Abdelkérim, l’UFDD de Mahamat Nouri et enfin l’UFR de Timan Erdimi. Ces rébellions ont ressuscité les vieux démons des velléités hégémoniques des pays voisins ayant depuis toujours sponsorisé la guerre et l’instabilité du Tchad. L’ampleur du soutien de ces vieux parrains coreligionnaires du FROLINAT était de nature à remettre en cause le pouvoir et les institutions en place. La relance des rivalités sous-régionales sur l’espace tchadien, par tchadiens interposés, a eu de profondes répercussions sur l’état du processus démocratique en cours. Désormais, la militarisation croissante de la vie publique allait marginaliser les partis politiques civils très affaiblis eux-mêmes par les vagues de « ralliements » massifs au parti au pouvoir, pour nécessité de survie de leurs cadres et militants, et leur propre incapacité de mobiliser les foules sur les vraies préoccupations populaires. Il faut rappeler que cette nouvelle période des années 2000 vit le paradoxe de l’entrée dans l’ère pétrolière et d’une crise sociale de plus en plus marquée. Le point culminant fut atteint par la modification de la Constitution en 2005 et la fin du consensus de la CNS pour régir la vie politique. Le pouvoir en place va désormais concentrer son attention sur la réplique appropriée à ses adversaires politico-militaires qui le menacèrent dangereusement à plusieurs reprises en avril 2006, de novembre à février 2008 et enfin en mai 2009. La menace rebelle quasi-permanente, grâce à un soutien massif inégalé du Soudan, allait radicaliser les positions du pouvoir en place sur les acquis démocratiques qui seront remis en cause les uns après les autres, tant qu’ils sont présentés comme des brèches ouvertes à la déstabilisation du régime. La presse indépendante, qui croyait se faire l’interprète des mécontents des maquis de Hadjer Marfaïne (la fameuse montagne aux hyènes !) et même des leaders de l’opposition civile, paya un lourd tribut, d’abord par des procès en cascades et des emprisonnements, ensuite en perdant la loi N° 29 libérale (élaborée par les communicateurs eux-mêmes) au bénéfice de l’Ordonnance N°5 liberticide (suggérée par leurs confrères ministrables et militants de la vieille école de la pensée unique ?). Actuellement sous pression, la presse privée indépendante tente de survivre comme acteur singleton et vulnérable sur la scène publique. Pour éviter que l’opposition politique légaliste ne bascule dans le camp des politico-militaires, les partenaires stratégiques du Tchad (Union Européenne principalement) ont forcé l’importation du modèle togolais de sortie de crise en accouchant un modèle cousin à huis clos dans les hôtels de N’Djaména, en l’occurrence l’Accord du 13 août 2007 sensé rétablir les conditions optimum de la transparence électorale, mais pas forcément de l’alternance. Les partis politiques, affaiblis par la longue cure de diète imposée par la mouvance présidentielle et attirés par les mirages de l’ère pétrolière, n’avaient pas d’autres choix que de s’engouffrer massivement dans ce nouveau tunnel dont peu savent sur quoi ils déboucheront. Avec ce qui tient lieu de pseudo-constitution et qui a même une valeur supérieure à celle-ci par les signatures privées des « chefs de partis », un consensus est déjà trouvé tacitement pour assurer la survie des uns et des autres, du côté des acteurs légalistes de l’intérieur. Reste la menace des politico-militaires qui rejettent implicitement l’Accord du 13 août 2007, en proclamant la prise du pouvoir par les armes comme étant « la seule alternative possible pour se débarrasser du régime de N’Djaména », soit non seulement une remise en cause de l’un des acquis fondamentaux de la CNS mais aussi le retour à l’époque des tendances du GUNT pour la conquête du pouvoir. Et c’est cette menace probable sur leur existence et sur le suffrage universel qui avait obligé les partis politiques, du bout des lèvres, à réclamer aussi le dialogue inclusif. Une question de survie devant plus fort que soi, en somme ? La société civile s’était beaucoup éloignée de ses raisons d’être originelles ces dernières années, en allant jouer à pied égal dans la cour des politiciens. Les leaders de ces organisations, plus inspirés par leurs parrains et bailleurs que par une réflexion authentique et autonome sur le contexte tchadien, ont fini par oublier le travail de pression quotidienne qui consiste à gérer au jour le jour les faits sociaux. Finalement, comme les partis politiques, ils se sont progressivement éloignés de la proximité populaire au profit des forums et des déplacements à l’étranger par snobisme ou par intérêt. Ce vide dans la gestion dynamique et systématique d’une situation générale constamment dégradée, a finit par réduire l’audience de la société civile et par marginaliser ses actions. Et cela, le pouvoir le sait et les milieux diplomatiques s’en plaignent souvent. Surtout que les luttes d’influence et les scandales internes se sont accrus au sein des principales organisations, nombre ne seraient plus que des clubs quasi-tribaux ou des cercles d’initiés vivant des rentes de la « belle époque » où notre société civile faisait la fierté partout. C’est donc un non sens que la société civile devienne sans vergogne aujourd’hui le porte-voix de la CPDC pour la « vulgarisation » auprès des populations d’un Accord déjà cuit ? Mais qui peut résister aux per diem ? Le dialogue inclusif, pour toutes ces raisons évoquées ci-haut et d’autres, était donc une nécessité incontournable ces dernières années. Cependant, les approches de ses contours et de son contenu expliqueraient en partie pourquoi il semble tomber en désuétude. En effet, pour les partis politiques, sa forte réclamation suivait un peu les menaces que faisaient peser les politico-militaires sur le régime et sur la démocratie en général. Dès lors que cette menace parait réduite, tant sur le front militaire que par le retour du soutien diplomatique affirmé de la communauté internationale aux acteurs politiques légalistes, les partis politiques n’ont que peu d’intérêt à ce qu’une formule de dialogue inclusif remette en selle les politico-militaires et leur confère les mêmes droits au partage du pouvoir que les acteurs légalistes. Pour les partis politiques, si le consensus de l’Accord du 13 août 2007 était traduit de manière satisfaisante jusqu’aux prochaines élections, les rébellions armées deviendraient de facto des forces négatives, anarchistes, des marionnettes des ingérences étrangères voisines, opposées à la forme républicaine de l’Etat, un risque de retour en force au pouvoir clanique archaïque tel que pratiqué depuis 1979. Sans l’avouer ouvertement, les partis politiques ne souhaiteraient que la disparition pure et simple des rébellions armées actuelles et ne seraient pas contre que cela arrive militairement ! Avec la défaite subie par les rébellions de l’UFR en mai dernier et l’effort de réorganisation et de réarmement exceptionnel (par manne pétrolière) des forces gouvernementales, ni le pouvoir, ni les partis politiques ne font du dialogue inclusif une priorité à l’heure actuelle. Le consensus de l’Accord du 13 août 2007 rétablit le partage du pouvoir à partir du suffrage universel, des élections. Les postes, juteux ou pas, seront occupés en fonction de l’audience des uns et des autres. Ce que les groupes rebelles refusent d’intégrer dans leurs discours « révolutionnaires ». La centaine de partis politiques, qui brasse l’essentiel des réalités et clivages sociaux, croit rétablir par là la justice en défaveur du pouvoir des « clans somaliens » promu depuis trois décennies par les mouvements rebelles au Tchad. Nous touchons là à l’une des divergences inconciliables entre les acteurs civils et les acteurs armés tchadiens. Car, si les dinosaures et leurs ouailles pourraient garantir leur survie politique, en s’assurant des sièges dans les institutions constitutionnelles par les élections version « Accord du 13 août 2007 », ils seraient prêts à accepter la victoire de Idriss Déby Itno et son maintien au pouvoir en 2011, le reste faisant l’objet de marchandages habituels fifty-fifty. La situation parait à l’analyse plus complexe au sein des politico-militaires. Il y a plusieurs catégories d’individus aux intérêts forts différents qui les composent :
Alors, quel contenu valable peut-on donner à un processus devant aboutir au « fameux dialogue inclusif » réclamé ? L’insécurité chronique? Le pouvoir répond très officiellement en la justifiant par assimilation à des cas étrangers tels que les villes américaines ou sud-africaines, en d’autres termes un phénomène normal pour le régime qui s’en accommode ! Gestion financière ? Réponse : les opposants y auraient tous participé ! Système électoral ? Il y a le nouveau consensus de l’Accord du 13 août 2007 et aucun parti politique n’a manqué de le signer les yeux fermés ! Le fauteuil présidentiel ? L’occupant actuel serait prêt à donner sa vie pour le conserver, donc tout prétendant n’a qu’à faire autant s’il a des couilles ! Les revenus pétroliers ? Le pays est devenu un chantier gigantesque, quoi de mieux ? L’armée ? On ne la touche pas quand il y a une menace permanente d’agression extérieure ! L’armée peut maintenant frapper où elle veut et quand elle veut. La rébellion armée ? Il n’y en a pas, sauf un mercenariat résiduel que le Soudan de El Béchir se prépare à sacrifier pour desserrer l’étau de la justice pénale internationale ! Etc., etc. Et pour confirmer ce nouveau climat consensuel après l’ultime tentative de putsch politico-militaire échoué de mai dernier, la CPDC est déjà dans l’ambiance des élections prochaines. Elle avait écarté la société civile dans les étapes préliminaires de conclusion de cet accord « historique » et même la presse indépendante. La société civile, selon les partis politiques, devra s’occuper du quotidien des Tchadiens uniquement, et la « vie politique » sera le privilège exclusif des partis qui forment une sorte de caste d’initiés au Tchad. En effet, sauf pour les présidentielles où le fauteuil est unique, il n’est pas possible à un citoyen tchadien de se faire élire nulle part s’il n’est pas engagé dans un parti, en d’autres termes la consécration d’une société tchadienne « corporatiste et/ou communautariste » ! En effet, la Constitution révisée ne reconnait pas aux Tchadiens le droit d’être « éligibles », ce qui est différent du droit d’être « électeurs dans les conditions déterminées par la loi tous les Tchadiens des deux sexes âgés de 18 ans révolus et jouissant de leurs droits civiques », selon l’article 6 de ladite Constitution. C’est grave et c’est un couper-coller des constitutions soviétiques totalement contraire à l’article 21 alinéa 1 de la Déclaration Universelle des droits de l’homme qui dispose que « toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis ». En terme de droit individuel garanti, le Tchadien ne peut être qu’électeur selon la loi (plus de 18 ans d’âge). Il ne peut être éligible, individuellement, comme député ou élu local que si une majorité de voix à l’Assemblée nationale lui accorde ce droit par une loi: c’est vraiment aberrant, malheureusement consacré par la loi fondamentale ! La principale conséquence est que beaucoup de Tchadiens de valeur ne seront jamais élus en tant qu’indépendants, laissant la place aux médiocres qui auront pour seul mérite d’appartenir à une liste de partis politiques ! Dans ces conditions, il faudrait aller plus loin et supprimer l’élection présidentielle au suffrage universel direct et faire des économies en faisant élire le chef de la majorité parlementaire à ce poste par simple vote des députés, comme dans beaucoup de pays. Aberrant qu’on soit obligé de reconnaître par défaut l’éligibilité d’un Tchadien intuitu personae pour le poste de président et que les autres n’aient d’autres choix que de se faire caporaliser dans les partis politiques ? Alors que la même Constitution reconnait aux Tchadiens des deux sexes les mêmes droits et devoirs (article 13) ? Pour revenir et conclure sur le thème central du dialogue inclusif, contrairement à la position du Comité de l’Appel à la Paix et à la Réconciliation (CAPRN), les sujets sectoriels (santé, éducation, infrastructures, sécurité, justice) n’ont pas besoin d’être intégrés au dialogue inclusif, sauf dans l’hypothèse d’un régime de transition à mettre en place. Leur état actuel est assumé par le pouvoir comme son bilan partagé et personne ne l’obligera à faire autrement. Chaque régime a son bilan ! Il ne reste donc qu’un nombre limité de sujets dont des tabous traités jusqu’ici dans des cadres tribaux et dont les parties concernées n’ont aucun intérêt à ce que l’opinion en sache le contenu non républicain. S’il faut tenir compte des intérêts personnels des acteurs, excepté ceux qui ne voient que le fauteuil présidentiel, tous les autres seraient négociables, même au détriment de la République et de l’Etat de droit, en échange de la « paix », ce terme galvaudé par nos élites. Qui prendra le risque de donner le coup de grâce aux valeurs républicaines agonisantes en organisant un dialogue inclusif, juste pour satisfaire tous ces prédateurs de l’intérieur et de la diaspora ? Pour les présidentiables, ils auraient juré de se faire tuer pour le pouvoir, en dehors duquel ils n’envisageraient aucune forme de vie digne (Vaincre ou mourir). Ils ne lésineront sur aucun moyen. Leurs ouailles seront sacrifiés jusqu’au dernier s’il le faut et leurs parrains extérieurs sont éternellement généreux pour les aider à détruire leurs familles et leurs pays : qui les arrêtera dans cette folie ? En ce moment, les rapports de force sont en faveur du camp de IDI sur trois plans clés, à savoir : militaire, diplomatique et financier. De plus, les seuls éléments qui auraient inquiété IDI, soit le positionnement clair d’un leader politique charismatique d’envergure nationale parmi ses challengers ou l’avènement d’un vrai regroupement voire d’une fusion des principaux partis de l’opposition, ne se confirment pas et même paraissent improbables. Le MPS pourrait se présenter comme un parti national devant des adversaires d’audience tribale ou régionale forte mais limitée. La réalité de la conjoncture ne faisant pas la préoccupation majeure de forces politiques, ayant toutes les mêmes carences internes et de vision, les prochaines législatives, au mieux, vont certainement restaurer la configuration parlementaire sous la DCP1. Au pire, si IDI obtient la renonciation du recensement biométrique, les données actuelles non crédibles lui assureraient déjà les 50% de voix (partie Nord) où il n’y a toujours pas de libertés démocratiques ! Il n’y aurait donc aucune urgence à aller au dialogue inclusif pour le pouvoir ! Le Tchad n’est pas victime d’une malédiction ni d’une fatalité indélébile. Les puissances extérieures qui nous ont aidés à nous détruire et à nous ridiculiser, ont leurs limites d’hégémonie qui s’arrêtent là où tous les Tchadiens se seront enfin réveillés ! Il n’y a pas un seul problème de sous-développement et de pauvreté communautaire impossible à résoudre : la plupart des solutions sont déjà dans les tiroirs de l’Administration et attendent une réelle volonté collective des Tchadiens de tourner définitivement les pages du chaos. La peur de perdre le pouvoir et la soif d’y accéder coûte que coûte ont aussi leurs limites inévitables. Nous sommes comme un camion qui a manqué sa route et se rapproche du bord de la falaise : à chaque Tchadien qui s’y trouve à l’intérieur de savoir ce qu’il faut faire, pour sauver sa vie et peut-être celle des autres !
Rédaction www.tchadnouveau.com
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