SOS ! Le monde rural s’effondre ! Sauvetage urgent !
Partout à travers le monde, des pays du Nord aux nations pauvres du Sud, on crie « haro ! » contre la vie chère et on indexe la chute du pouvoir d’achat. Au Tchad, les autorités ont mis en place une structure interministérielle qui sillonne N’Djaména et les provinces pour tenter de dissuader les pratiques des prix inflationnistes des produits de première nécessité sur les marchés. C’est un effort à encourager, surtout si l’autorité de l’Etat souvent défiée par les réseaux claniques d’affairistes spéculateurs pourrait réellement s’imposer et donner des résultats probants.
Mais la démarche actuelle n’est que conjoncturelle et vise le court terme. Il y a un problème plus grave qui menace les familles tchadiennes, à commencer par les plus pauvres : c’est l’effondrement irrésistible du monde rural. Apparemment, trop peu de gens avisés se rendent compte de l’ampleur du drame que nous décrirons sommairement ici :
L’économie nationale était essentiellement basée sur l’agriculture, et notamment le coton pour le côté gain monétaire des paysans. Les habitants des villes ne ressentaient pas la cherté de la vie parce que tout leur arrivait à vil prix du monde rural. Avec un revenu salarial régulier, un citadin pouvait nourrir convenablement sa famille, l’habiller, la soigner, assurer la scolarité des enfants ; choses que le paysan ne faisait qu’en partie, limité à la fois par son revenu annuel faible et par l’absence d’infrastructures sociaux de base dans les provinces. Or, il se trouve que, progressivement, la qualité de la vie en campagne se rapproche en exigences de celle des villes cosmopolites. La monétarisation croissante de la vie sociale ne s’accorde pas avec un pouvoir d’achat rural en déficit constant (Présence inflationniste des sociétés pétrolières et des humanitaires).
La crise prolongée de la filière coton et le désintérêt grandissant des paysans pour cette culture n’ont pas été compensés par une tendance à la diversification des cultures, sauf dans des zones isolées disposant d’un potentiel agricole exploitable toute l’année. Dans la plupart des cas, la crise cotonnière a plutôt accéléré l’exode rural vers les grandes villes, réduisant de facto la masse globale de producteurs vivriers et partant les stocks de produits disponibles sur le marché. Tandis qu’en ville, une greffe de population non intégrée et oisive vient mettre à mal le budget des ménages urbains, à cause de la promiscuité et de la solidarité coutumière. Les phénomènes de banditisme urbain, de prostitution organisée ou tolérée pour la survie des familles, de mendicité publique, les savants systèmes de raquettes fomentés autour des cérémonies rituelles (deuils, baptêmes) n’ont jamais été aussi développés qu’en ce moment. C’est le coût de la vie qui en prend un sacré coup, et le pouvoir d’achat avec, d’autant que l’éventail des besoins à satisfaire s’est étoffé et excède les revenus réels disponibles.
En ville, qu’on augmente les salaires, comme le souhaite les syndicats, ne résoudra pas le problème. Il s’agit d’un problème d’économie déséquilibrée où les producteurs et leurs capacités pèsent peu par rapport à la masse de consommateurs, surtout parasites à supporter ! Si aujourd’hui, tous les gouvernements civilisés font des questions de l’emploi et des débouchés économiques leur priorité, les nôtres sont encore loin de là : le tout sécuritaire, les dépenses de prestige, le stat quo en initiatives économiques, en dehors de la signature de contrats juteux sont leur fixation essentielle.
Le phénomène de l’effondrement du monde rural a des effets pervers très visibles sur les nouvelles mentalités qui émergent : les valeurs de l’hospitalité, l’honnêteté, la prohibition du vol ordinaire, sont en perte de vitesse en province. Désormais, les paysans occupent leur misère criarde par l’alcoolisme et ses vices récurrents, la rapine, la prostitution des jeunes filles aux étrangers de passage (et porteurs de monnaie et de maladies) ainsi que le grand banditisme (prises d’otages, coupeurs de routes, assassinats ciblés, etc.).
Les efforts de quelques ONG de contenir cette déchéance collective sont trop limités par rapport à la taille de la cible : seule une prise de conscience des acteurs politiques (pouvoir, opposition, rébellion) et des élites intellectuelles urbaines (universitaires, sociétés civiles) de la gravité de la situation pourrait déclencher un processus de réflexions et d’actions salutaires sur le moyen et le long terme. Les actions sporadiques pour tenter de fléchir cette cherté de la vie, tant en ville qu’en campagne, n’auront qu’un faible effet sur la crise elle-même qui rebondira en s’aggravant.
Paradoxalement, ne pourrait-on pas penser que la gravité de la crise socioéconomique actuelle sonne le glas de la fin de l’ère de l’aventurisme guerrier pour la conquête et/ou la conservation du pouvoir par la force ? En effet, on voit mal comment des acteurs publics, dont le langage et la réflexion sont restés primaires et axés sur la rhétorique de la force, pourraient faire face efficacement à ce contexte de crise aux dimensions internationales ? Comment pourraient-ils surpasser leur aversion pour la chose intellectuelle, en mobilisant le capital d’intelligence existant au niveau national et international, en vue de trouver des solutions adéquates et durables ? Quand chaque pays du village planétaire se remue pour trouver une issue, sur qui vont s’appuyer les Tchadiens pour sauver le leur en profonde déliquescence ?
Par exemple, les régions du Nord-Tchad sont déjà déficitaires structurellement sur le plan vivrier. Dans un contexte de déficit alimentaire généralisé dans le monde, l’assistance classique pratiquée jusqu’ici ne peut stabiliser la situation des populations septentrionales. De plus, les conflits de l’Est-Tchad et du Darfour et leurs cohortes de réfugiés, de personnes déplacées, d’insécurité critique et d’absence de solutions de sortie de crise à court et à moyen terme, compliquent davantage le problème. La misère et la faim vont être des facteurs de perpétuation de rébellions tribales et de toutes formes d’insécurité et de terrorisme. Le salut immédiat pour la partie Nord viendrait logiquement de la partie agricole du Sud du Tchad. Malheureusement, cette dernière est elle-même à l’abandon, comme nous l’avions sommairement décrit plus haut. N’est-ce pas là une raison supplémentaire pour s’engager résolument et urgemment à restaurer la paix dans notre pays ?
Un autre exemple de contradictions que nous allons gérer péniblement géré dans un proche avenir : la construction pêle-mêle d’infrastructures « cadeaux » non planifiées actuellement risquerait d’être remise en cause plus tard par les mêmes bénéficiaires, à cause des vices comportementaux liés à la misère collective grandissante. Faute que ces infrastructures ne seraient pas vraiment opérationnelles pour certaines (donc n’auraient pas répondu aux préoccupations premières des bénéficiaires), elles deviendront rapidement un attrait pour les actes de vandalisme de masses en dérive de survie et de déficit civique qui les pilleront simplement, d’aucuns les considérant même comme les symboles de la mal-gouvernance d’une époque pour y déverser leur rage !
Le clou de la problématique sera atteint quand la guerre aura définitivement cessé faute de combattants valides et par caducité de causes: les démobilisés des milices fratricides et de l’armée constitueront des hordes de malfaiteurs oisifs extrêmement dangereux qui se jetteront sur tout ce qui brille ou qui se mange ou qui se vend, par la force, pour eux-mêmes survivre, à travers le pays. Comme on l’a vu dans des pays nouvellement sortis de longues guerres civiles (exp du Libéria ou de la RDC), les seigneurs de guerre vont léguer en héritage le poison de masses d’anciens combattants des maquis, analphabètes et dangereux, pas facilement convertibles à une vie de travailleurs corrects et tranquilles. Ceux-là et certains de leurs anciens chefs « colonels » vont former des gangs terroristes qui obligeront les autorités d’alors à recourir à des manières fortes et arbitraires parfois, en vue d’imposer l’ordre et la sécurité (exp des cours martiales).
La page d’une époque de guerres à tout vent va bientôt tourner et emportera ceux des acteurs qui voudront encore vivre de l’épée (exp de Jonas Savimbi, de Charles Staylor ou de Fodé Sankho), qu’on y croit ou pas, il y a un temps pour toute chose sous le soleil ! Désormais et dès à présent, les Tchadiens vont connaître les difficultés d’une nouvelle guerre, celle de l’économie et du social, qui propulsera d’autres acteurs au premier plan et d’autres enjeux. Cette nouvelle guerre-là ne se gagne pas avec les armes à feu mais avec de l’intelligence, de l’initiative, de l’audace et de la culture. Qu’on le veuille ou non, ce sera le temps des intellectuels après celui des « hussards » en uniformes, c’est comme ça ! Sinon, avec la quasi-disparition des fondamentaux de l’Etat et de la République, le pays risquerait de tomber à la merci des mafias étrangers qui se tailleront chacune son territoire de prédilection avec leurs potins locaux comme chefs de façade, pour exploiter les Tchadiens et les humilier. On le voit en Somalie et ailleurs, des territoires sans Etat, sans administration, sans loi, livrés à des chefs de clans et des seigneurs de guerre, bases de repli des organisations terroristes et des cartels de drogue : nous ne sommes pas loin d’y arriver aussi avec cette prolongation absurde du troglodysme1 et de l’instabilité !
Compte tenu de ce qui précède, nous lançons un vibrant appel au génie intellectuel, au bon sens, à la responsabilité et au civisme des Tchadiens pour changer les termes du débat public de la guerre de pouvoir, par l’urgence de contrer dès à présent la double crise socioéconomique structurelle interne récurrente et internationale galopante, de se pencher sur toutes les possibilités de sortie de crise et de former un front national contre la déchéance économique et sociale de notre pays. Sinon, le temps de finir avec les querelles fratricides, la situation sera telle que personne ne pourra y faire face et nous couleront tous, nos enfants avec !