| Les répétitions d’une histoire macabre et têtue ! |
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C’était donc « légitimement » que Zubair Pacha, gouvernant la Haute-Egypte (Nubie ou Soudan actuel), arma de suffisamment de mousquets un de ses lieutenants Rabah, pour le lâcher comme un faucon affamé sur les peuples du bassin tchadien. Rabah détruisit, ravagea et pilla les sultanats du Ouaddaï, du Baguirmi, du Kanem-Bornou et d’autres populations (pays Sara). L’Histoire écrite du lycée ne retiendra que la résistance à la colonisation française, pour faire de Rabah un héros libérateur africain, mais ne dévoilera pas son vrai visage et sa vraie mission : le dévastateur qui agissait pour le compte de la colonisation orientale venue de l’axe Le Caire-Istanbul ! Deux vérités demeurent masquées par l’Histoire écrite du Tchad : d’une part, le bassin tchadien (à partir duquel sera créé l’Etat tchadien) sera à la fois victime des actions croisées de deux vagues de colonisation, l’une venant du Soudan égyptien et l’autre de la France, et d’autre part que Rabah n’avait pas créé un empire organisé et prospère, comme on voudrait le faire croire, mais s’était contenté de piller et de détruire les patrimoines socio-historiques des peuples du bassin tchadien qu’il avait durement écumé par sa cruauté ! Cette omission ou les falsifications de l’Histoire allaient servir la suite. En effet, les populations tchadiennes avaient gémit sous la tyrannie de Rabah et de ses troupes hétéroclites de mercenaires (car il recrutait pêle-mêle). Le Mbang Gaourang, roi du Baguirmi, dont la capitale Massénya avait été brûlée par Rabah, dut signer un traité de Protectorat avec l’autre dévastateur, les Français ennemis de Rabah et des Ottomans (musulmans), pour tenter de récupérer son territoire et recouvrer son indépendance. Pour Rabah, comme pour tous les Blancs chrétiens et musulmans de l’époque, les Noirs étaient offerts par Dieu comme butins aux nations civilisées du Nord et du Moyen Orient Arabe, pour être exploités, convertis, soumis, etc. Dans les années 1960-1965, le Tchad venait de naître mais son élite politique n’avait pas pu s’affranchir de l’esprit de colonisés de l’Est (soudano-arabe) et de l’Ouest (français). Ainsi, quand la France suggéra à ses ex-colonies de bâtir leur « unité nationale » en imposant le parti unique et la dictature, le président Tombalbaye n’évalua pas suffisamment la composition trop hétéroclite du peuple de son pays, par rapport aux autres pays africains qui avaient l’avantage d’avoir plus d’homogénéité (presque totalement musulmans ou de culture bantou dominante). En se lançant dans l’aventure du parti unique trop tôt, Tombalbaye réveilla sans le vouloir les fantômes de Rabah et de Lamy, les symboles des deux dévastations historiques du Tchad. A la place de Zubair Pacha, en 1966, se trouva le général El Niméry. Celui-ci récupéra avec plaisir les dissidents tchadiens et leur fournit les moyens dont ils avaient besoin pour finir l’épopée manquée de Rabah. En effet, pour les Soudanais, la défaite de Rabah face aux infidèles français constituait un défi perpétuel à relever : le bassin tchadien devrait relever des bienfaits civilisateurs orientaux et non pas occidentaux. L’opportunité de placer leurs hommes de main ou leurs obligés au pouvoir à N’Djaména est un devoir quasi-religieux. De leur côté, les Tchadiens qui ne se retrouvaient pas dans les schémas républicains d’inspiration française en place, pouvaient disposer de ce raccourci du chemin de Rabah pour accéder rapidement au pouvoir et en faire ce qu’ils voulaient. Il suffirait après de régler graduellement la dette envers le parrain soudanais. Au départ donc, avec la présence de « sudistes » infidèles au pouvoir, la cause était largement entendue. De 1966 à 1979, nous retrouverons presque les mêmes raisons d’antagonismes de la fin du 19e siècle entre les Empires coloniaux français et ottoman. Mais après 1979, la donne va évoluer autrement : désormais, le chemin facile du pouvoir passera par Karthoum et la voie pour le conserver le plus longtemps possible passera par Paris. Rabah et Lamy se sont enfin entendus dans leurs tombes ! Tous ceux qui ont réussit à surfer entre les exigences des deux parrains, ont pu goûter un temps assez long au pouvoir à N’Djaména. Leur gouvernance, en termes de barbarie, suit la logique tracée par Rabah sur les populations tchadiennes prises en otages. Seulement, à un moment donné, ils éprouvent le besoin de s’affranchir de cette pesante tutelle soudanaise. Et c’est là que Khartoum, de Zubair Pacha à El Béchir, retrouve l’orgueil de colonisateurs qui ne supportent pas que leurs poulains les affrontent. A partir de ce moment, les compatriotes mécontents sont récupérés et armés à grands frais pour être lâchés, à tour de rôle, sur le territoire tchadien, en vue de rétablir l’ordre néocolonial à coloration orientale. En agissant ainsi, sans jamais renoncer aux mêmes jeux depuis 1965, les pouvoirs soudanais misent sur le gros lot, à savoir contrôler le pouvoir politique et socioculturel au Tchad. Ils disposent toujours d’une réserve inépuisable de Tchadiens candidats à l’aventure du pouvoir facile, capables de détruire le patrimoine de leur pays pour satisfaire leurs ambitions démesurées de pouvoir et de domination. Sinon, comment expliquer qu’un pays comme le Soudan, avec tous ses problèmes de développement et l’immensité de son territoire, dépense tant de ressources pour aider n’importe quel mécontent tchadien contre son pays ? Peut-on calculer le coût cumulé des soutiens accordé aux groupes rebelles qui, depuis 2006, ont tenté de s’emparer de la capitale tchadienne à partir du Soudan ? Pourquoi le Cameroun, la Centrafrique, le Nigeria et le Niger ne jouent-ils pas à ce jeu là ? Si le Soudan s’inscrit fidèlement dans une logique coloniale ancienne (ambitions ottomanes), ce qui est incompréhensible, c’est la tendance incorrigible des Tchadiens à se faire vassaliser par ce pays voisin pour accéder au pouvoir, exactement comme Rabah, par la terre brûlée ? Ensuite, ils sont incapables de promouvoir une politique d’intégration nationale et d’équité. Ils transfèrent dans leur pays les méthodes de discriminations et de violences qui ont ravagé le Darfour et le Sud-Soudan. Ils ne croient pas à la démocratie et à la bonne gouvernance et s’érigent quand même en libérateurs de populations dont ils constituent le frein principal à l’émancipation et à la sécurisation. Ils reprennent à leurs comptes, dans leurs pratiques, des préjugés dignes de « Nazis » ou de l’apartheid envers certaines populations tchadiennes. Et pour perdurer, ils enfilent les habits de Mbang Gaourang pour se mettre sous le parapluie de l’autre dévastateur occidental, pour défendre une intégrité territoriale qui ne compte que quand on se trouve à l’Ouest et non à l’Est ? On se rappelle encore les meetings monstres de l’ancien régime contre la « légion islamique » (le MPS) en 1990 ! Dans cette répétition programmée d’une histoire violente importée, contre les valeurs socio-historiques séculaires locales, le Tchad a tout perdu : fierté nationale, identité et dignité, volonté de vivre ensemble, sens de l’intérêt général, esprit progressiste... Il est tout à fait normal que les seules images qui viennent du Tchad, à chaque fois que le pays devient la Une, ressemblent à s’y méprendre aux scènes de réjouissances des hordes de Rabah (1890-1900) brandissant en trophées les têtes coupées de leurs frères ennemis sur des perches ? Vivement, que cela plaise ou non aux belligérants et à tous leurs ouailles, que ces pages macabres de l’Histoire soient définitivement tournées, et que les jeunes générations ne s’en revendiquent plus jamais ! Quand est-ce que les élites tchadiennes se réveilleront-elles enfin pour déterminer une Histoire qui soit celle du peuple tchadien et non pas les notes de bas de page de la Françafrique ou du Soudan ?
Enoch DJONDANG
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