| Ni or ni argent, mais la liberté : 19 ans déjà, le Tchad de Idriss Déby Itno |
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Les Tchadiens feignaient de découvrir l’horreur des prisons secrètes et privées où disparurent des milliers de leurs compatriotes, alors que ceux-ci n’ont été que les victimes de la pratique massive, naturelle et systématique de la délation, de la calomnie, de la jalousie criminelle. Malgré la disparition de la tristement célèbre DDS et de ses démembrements (milices populaires, groupes chocs), ils vont collectivement récidiver dans le nouveau décor de démocratie et de liberté : des milliers de morts vite oubliés alourdiront le bilan sommaire de ces dernières dix neuf années.
Beaucoup d’espoirs étaient nés des bonnes dispositions proclamées par les vainqueurs le 04 décembre 1990, résumées par le slogan clé : « ni or ni argent mais la liberté ». C’était un contrat pourtant clair : ce qui brille ou qui s’achète est réservé, tandis que la liberté est à utiliser sans modération ! Pourquoi les termes du contrat ont été vite remis en cause et à quel prix ? Avant d’y arriver, il faudrait relever les points forts de cette ère de démocratie.
En effet, avant le 1er décembre 1990, la société nationale semblait être totalement verrouillée par un système impitoyable de la pensée unique, une conception dictatoriale de l’ordre public. La plupart de l’élite restée au pays avait flirté avec ce système. S’il n’avait pas été renversé, les actuels leaders politiques tchadiens seraient en train de se livrer à des excès de zèle pour se positionner ou protéger leurs privilèges dans les arcanes de l’ancien régime. Personne n’aurait dénoncé les ravages de la DDS, au contraire ils se seraient rivalisé en dénonçant des machinations de l’occupant libyen, la menace de la « légion islamique », etc. Le Dr Gali Gata serait d’accord de remercier Dieu qu’il ait eu quand même le 1er décembre 1990, lui qui aurait disparu dans l’anonymat, à quelques pas seulement des chancelleries occidentales, comme beaucoup d’autres illustres compatriotes et citoyens inconnus. Peut-être aussi que les cadres trop tentés de réfléchir que nous sommes ne serions plus de ce monde ? Quelles que soient les déceptions qui suivront, il est incontestable que le putsch de IDI aurait sauvé le pays de la formule douce d’extermination ! Nous assumons cette assertion !
C’est aussi ce putsch là qui libèrera les génies impulsifs et inventifs des Tchadiens, à travers l’éclosion du mouvement associatif, la mutation du mouvement syndical, la formation des partis politiques, la naissance des journaux privés, etc. Il serait malhonnête de renier ces acquis après 30 ans d’évolution à sens unique et brutal ! Maintenant, c’est à chacun de ces acteurs de l’ère démocratique de se poser la question préjudicielle : quel est votre bilan personnel durant ces dix neuf années ? Pourquoi l’on évite d’aller à ce débat ? Pourquoi une seule personne, un seul camp ou clan assumerait la totalité du bilan global actuel ? Soyons honnêtes !
Quand le président IDI nous reçut un soir avant le lancement officiel de la CNS, en janvier 1990, il nous avoua que son gouvernement n’avait rien de concret sous la main à proposer à ladite CNS. Ce qui se confirmera durant le déroulement des travaux où les différentes sensibilités présentes auront l’occasion d’inscrire une part de leur vision dans la mouvance générale du Cahier des charges de la Transition. Nous n’entrerons pas dans les détails mais nous relèverons quelques exemples positifs que l’Histoire retiendra :
C’est donc au vu de tout ce qui précède qu’on peut affirmer que le 1er décembre 1990 a marqué une rupture incontestable d’avec les périodes antérieures de notre Histoire. L’on ne peut honnêtement se baser sur le bilan des géniteurs de ce putsch pour affirmer que rien n’aurait changé, au risque de renier par la même occasion tout ce que les uns et les autres, publiquement ou dans le quotidien social, ont apporté comme contribution propre à cette ère.
Maintenant, si l’on se place sous un autre angle pour apprécier du bilan propre du régime, il est aussi permis de constater l’ampleur des échecs et des résistances au changement. La question préalable est celle de savoir si le bilan serait largement positif ? Pour répondre le plus objectivement, nous dirons à notre décharge que les bilans positifs des acteurs historiques ci-haut cités seraient à l’actif du régime de IDI, pourquoi ? Parce que ce sont les contradictions, les hésitations et les carences de ce régime qui auraient permis aux uns et aux autres de briller ! Aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans les pays africains ayant vécu la même mouvance de démocratisation à la même époque, mais avec des gouvernements qui se sont mieux assumés, les autres acteurs ont été limités de facto dans leur brillance. En effet, là où la sécurité minimum, le respect des règles du jeu, le respect mutuel entre les acteurs, et l’intérêt général ont prévalu, les pays en question ne sont plus au même stade que le Tchad. Les préoccupations populaires sont quasi-différentes de celles actuelles des Tchadiens qui sont restées des préoccupations primitives (la peur, la colère, le désarroi, la méfiance).
Ainsi, par exemple, grâce au niveau mesquin de la pensée politique ambiante, les fonctions phares de la république que sont les ministres, les députés, les préfets et gouverneurs, les dirigeants des entreprises publiques et les gestionnaires des fonds publics, ont été complètement dévaluées et même vidées de leur sens. La mal gouvernance parait donc, non pas comme un problème de moyens ou de conjoncture, mais plutôt un problème de dépréciation encouragée des ressources humaines et des valeurs intrinsèques sur lesquelles se bâtissent les nations. C’est comme un paysan qui confie la garde de sa récolte aux oiseaux mange-mil et aux prédateurs de toutes sortes. Dans ces conditions, quelles que soient la pertinence des annonces publicitaires de la gouvernance, la moisson sera souvent à l’inverse, catastrophique.
Cependant, ce processus de dépréciation générale des valeurs et symboles républicains qui gangrène le Tchad s’est imposé progressivement, encouragé par les uns et les autres. Les prémices remontent à la CNS qui connut, vers la fin de ses travaux, une montée brutale des appétits des participants pour les postes, au détriment de la préservation de l’essentiel. Dès lors, la participation à la gestion des affaires publiques semblait être devenue un privilège, une faveur et non pas un droit par le mérite. La facilité avec laquelle l’on peut devenir « quelqu’un » comme on ne l’avait jamais imaginé, servira d’appât infaillible pour piéger les élites sans repères et le piège fonctionne encore merveilleusement. On a procédé par petites touches, puis la pratique s’est accélérée et a fini par fouler toutes les règles classiques de promotion. Désormais, la compétence et l’intégrité seront déboutées de poste en poste, au profit du clientélisme politique et tribal et de la médiocrité. Le débauchage des cadres va devenir un phénomène plus que conjoncturel, aggravant les dysfonctionnements des services publics. Le mot d’ordre nouveau sera la chasse à « l’or et à l’argent » par tous les moyens, même au prix d’envahir la fonction publique d’une multitude de faux agents et de fictifs.
La responsabilité de ces dérives préjudiciables à l’Etat de droit est partagée : aujourd’hui, devenir ministre, préfet, gouverneur, directeur général, c’est se croire investi d’une mission de bienfaisance sociale en faveur des siens. Alors on recrute à tour de bras, on bloque les dossiers qui pourraient profiter légitimement à d’autres compatriotes, on organise des groupes d’intérêts basés sur les affinités consanguines voire tribales. Le temps de rester en fonction étant réputé court, il faut faire vite donc éviter de penser au devenir du pays. Faire vite pour réformer les véhicules, détourner des équipements administratifs… Dans nombre de services publics, telle est la sinistre ambiance qui règne quotidiennement. Et gare au cadre qui ne partage pas ces manières ; il sera marginalisé et poussé à la clochardisation !
Bien sûr, le système s’est acquis une capacité d’adaptation tel un virus : ceux qui pratiquent ces déviances, en se basant sur leurs affinités politiques ou tribales avec le centre du régime, font tout pour être indispensables et incontournables, en se faisant passer pour ceux grâce à qui le régime survivrait, une fixation qui irrite de plus en plus le principal intéressé IDI lui-même ! Et, après avoir laissé faire selon son gré, il sait reprendre la main quand la gourmandise et les prétentions de ses sbires commencent à l’agacer : il l’a démontré courageusement à ses frères et anciens compagnons d’armes qui ont levé le talon contre lui ses dernières années. Cela était une clarification utile pour briser les vieux carcans d’antagonismes tribaux qui fabriquent les rébellions armées autour de la lutte pour le contrôle exclusif du pouvoir.
Sur le plan financier et économique, l’ère démocratique a vu contradictoirement une poussée remarquable des groupements d’intérêts économiques en ville et en campagne, en face de nombreuses épaves d’investissements publics gaspillés faute de planification et pour cause de corruption galopante. Jamais le Tchad n’aura connu une telle baraka de flux financiers extérieurs et internes pour amorcer son développement ! Mais il faut douter que la voie suivie aboutisse réellement à la réduction de la pauvreté à moyen terme. Sur ce volet encore, chaque fois que le pouvoir tousse (comme dans l’affaire du scandale des livres scolaires), l’opinion a pu être témoin de l’ampleur du mal de la corruption et de la banqueroute qui affaiblit la force du discours officiel. La responsabilité est encore largement partagée d’autan plus que très peu de cadres et d’agents publics peuvent aujourd’hui être fiers de leur intégrité : ceux-là sont pour la plupart en cure de diète et systématiquement marginalisés !
L’ère démocratique a aussi été des plus sanglants : dès les premières années, assassinats et règlements de comptes à main armée entre les promoteurs de la « libération », étendus aux populations d’origines des leaders rivaux ; ensuite, la prolifération jamais connue auparavant des conflits intercommunautaires meurtriers, puis le retour des grandes rébellions armées et des affres de la guerre. Cette conjugaison de malheurs aura pour avantage paradoxal d’éveiller la conscience des Tchadiens et de briser leurs derniers liens affectifs avec les facteurs de la guerre civile et de l’instabilité chronique. Populations réfugiées ou déplacées, représailles, exil forcé, tout ceci aura permis à la majorité (à quelques exceptions près) de prendre conscience de la valeur des fondements d’un Etat de droit démocratique. La facture a été salée sur le plan des vies humaines inutilement sacrifiées et même les ADH semblent avoir renoncé à gérer les détails qui sont devenus des faits divers routiniers d’une ambiance de chaos à la somalienne!
Finalement, l’avènement de l’ère démocratique le 1er décembre 1990, en dix neuf années, aura fonctionné comme une meule infernale qui a broyé et mis à jour toutes les contradictions de la société tchadienne qui ne trouvaient pas leur cadre d’expression sous les régimes précédents, en bien comme en mal. Toutes les disciplines réunies des sciences humaines et sociales ne réussiraient pas à établir un bilan qui puisse être validé par tous. Il faut comprendre que chacun y va de son appréciation selon ses intérêts qui ont pu être promus ou menacés durant cette époque. Personne ne détient donc la vérité et chacun ne peut affirmer que ses certitudes selon ce qu’il estime être sa responsabilité assumée, à quelque niveau que ce soit.
Le Tchad a aussi connu des gloires durant ces dix neuf ans, dans les domaines des arts, du sport, de la littérature, de la technique. Ce qui signifie qu’il y a du tout dans une époque ! Nous devons intégrer ces épopées tchadiennes dans le contexte de cette conjoncture historique qui les a permises. C’est ce qui fait l’Histoire d’un peuple !
Bientôt le Tchad va célébrer son jubilé, ses 50 ans. Le jubilé était une étape importante dans l’Histoire du peuple juif. A la 49 année, la société juive était appelée à se remettre en cause, surtout en terme de servitude et d’injustices cumulées. Ceux qui ont dû perdre leurs biens patrimoniaux, qui ont été contraints à la servitude, qui ploient sous le poids de créances, qui ont été victimes de torts les ayant marginalisés, devaient être libérés et réhabilités dans leurs droits. Les causes des conflits se trouvaient ainsi éteintes pour un nouveau départ du pays. Les chrétiens du Tchad se préparent activement à proclamer le jubilé, la liberté, après la proclamation du 04 décembre 1990. A la différence qu’ils s’appuient sur des textes sacrés pour espérer la matérialisation de cette proclamation, autrement dit Dieu lui-même mis en défi de tourner définitivement les mauvaises pages de notre Histoire !
Selon cette proclamation, un Tchad nouveau devrait naître en 2010, au 50e anniversaire de notre indépendance. Si ce n’est pas la foi, ce défi parait titanesque au vu de la réalité à quelques mois de cet évènement ! Mais il faut y croire, car c’est peut-être comme ça que chacun mettra du sien propre pour prendre ses responsabilités et jouir de la plénitude des bienfaits que devraient nous apporter liberté, démocratie, paix et justice, n’est-ce pas ? IDI, le 6e chef de l’Etat, est celui qui aura sans doute le privilège historique de cette proclamation du jubilé du Tchad, tout à son honneur ! Qu’il le fasse en son âme et conscience, sous le regard bienveillant d’Allah Le Tout-Puissant et Très Miséricordieux, source souveraine des pouvoirs, des temps et des destins, afin que ces générations de Tchadiens qui ont vécu et subi ce demi-siècle manqué pour notre pays, soient enfin consolées !
Enoch DJONDANG
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