La Préférence Tribale (ou tribalisme), un vrai fléau récurrent dans la vie publique tchadienne !
C’est à la suite de l’aventure de la Tour de Babel, la première tentative de globalisation, que Dieu aurait décidé de la subdivision en races, langues, couleurs et cultures, l’humanité. Ainsi naquit le droit à la différence, ce principe fondamental selon lequel tout individu est par nature distinct d’un autre. Ramener cela à la dimension territoriale du Tchad signifie qu’il est tout à fait normal qu’on soit Sara, Gorane, Arabe, Zaghawa, Massa, Peuls, Dadjo, etc. Il ne devrait pas y avoir de honte à cela ! Si tel est le cas, pourquoi aujourd’hui ces groupes, ces « différences » ne s’acceptent-elles pas et même s’entredéchirent ? Pourquoi chaque jour, quelque part au Tchad, quelqu’un doit-il souffrir d’être un X et même en mourir ? Pourquoi, malgré tous ces beaux discours « unitaires », la réalité est si cruelle, pire que les animaux dans la jungle ?
Le Dr Bichara Idriss Haggar, prince Zaghawa Kobéria (Iriba) révolté et exilé, trouve une explication simple à cette problématique : « Compte tenu de l’importance que prennent le clanisme et le tribalisme dans la vie publique du pays, il est difficile pour un homme politique tchadien de créer ou d’adhérer à un autre parti politique que celui dirigé par un homme de sa région ou de son ethnie ou de son clan, sans passer pour un traitre, un nostalgique du passé, un ennemi ou être traité de paria, comme si les Tchadiens étaient condamnés à adopter dans une République les modèles des sociétés traditionnelles. Quant aux rares Tchadiens courageux qui sortent des sentiers battus et qui s’évertuent vers des solutions nationales avec des partis véritablement nationaux, ils sont considérés par une partie des leurs comme des transfuges* 1 ». En d’autres termes, les Tchadiens, à l’instar de leurs cousins Somaliens, sont parmi les rares peuples à refuser le principe de la différence ou plutôt à le pratiquer avec exagération. Toutes les données objectives sur le Tchad contredisent pourtant ces tendances divisionnistes connues ces dernières décennies :
L’étendue du territoire national (1.284.000 km²) pour à peine moins de 10 millions d’habitants : l’espace est donc quasi-inoccupé ou sous-exploité. Des pays comme le Rwanda, le Burundi ou le Bangladesh connaissent un véritable problème d’espace vital par rapport à la densité de leur population.
Y a-t-il « trop » de groupes différents au Tchad ? Question posée à dessein parce que la haine ethnique est une constance qui alimente les drames épisodiques de la vie de ce pays. Cependant, cette donne ne se justifie pas, eu égard au fait que le Tchad n’existait pas avant la colonisation française dans sa configuration actuelle. Il n’y avait pas une entité historique précoloniale de type royaume ou empire qui exerçait sa suzeraineté sur tout le territoire actuel du Tchad. Des deux centaines d’ethnies existantes, certaines étaient incluses dans des royaumes et sultanats, la majorité des autres étaient autonomes dans leurs terroirs respectifs.
L’occupation et l’exploitation de l’espace territorial, au vu des activités économiques pratiquées (élevage, agriculture, pêche, etc.), avaient créé de vastes no man’s land entre les groupes ; les risques de conflit se confinaient dans des zones de rencontres obligés entre groupes différents. Les haines tribales, si elles existaient, ne devraient être que les résultantes des frictions violentes entre groupes voisins. Aujourd’hui, il n’est pas scientifiquement possible de justifier, par exemple, des relents de haine ancestrale entre Goranes de l’Extrême-Nord et Saras de l’Extrême-Sud, qu’en se référant aux mauvaises gouvernances exercées, au nom de ces groupes respectifs, à un moment donné après l’Indépendance en 1960.
S’il y a eu le dramatique conflit Nord-Sud qui a fait des milliers de victimes et retardé durablement l’émergence d’une Nation tchadienne, c’est parce qu’il avait fallu le créer et l’entretenir. Les origines remontent à l’instauration unilatérale du parti unique en 1962 par Tombalbaye. La brèche ouverte, ses adversaires du Nord exclus du jeu politique, lui rendirent la double monnaie en matérialisant à leur tour ce conflit par d’autres préjugés et volontés discriminatoires. Bien qu’avec l’épreuve du temps et la réfutation systématique du bien-fondé des bases idéologiques de ce conflit Nord-Sud, les tchadiens de l’intérieur l’ont largement vomi et dépassé, ceux de la diaspora en sont encore fortement gangrenés.
La base idéologique du conflit actuel qui ronge le Tchad relève davantage de l’exacerbation de la préférence tribale (ou tribalisme) par les uns et par les autres. En effet, après le « triomphe » du « Nord » sur le « Sud » depuis 1979, et la mise en œuvre des sombres préjugés et haines anti-sudistes, le pays s’est retrouvé dans une situation sociopolitique déséquilibrée. Nous la décrivons sans complaisance ici : deux catégories de Tchadiens ont été institutionnalisées, le « nordiste » dominateur et le « sudiste » soumis. La vie publique de ces trois dernières décennies a été réglée dans les grands détails selon ce « nouvel ordre national » inédit. La promotion sociale, la redistribution de la richesse nationale et le statut des individus justiciables répondent de cet apartheid tchadien. Il y a tellement de preuves irréfutables qu’il serait inutile aux « pamphlétaires » de polémiquer là-dessus.
Malheureusement pour le Tchad, la tendance à vouloir faire vivre une partie du pays au détriment de l’autre n’était pas la bonne réponse aux réalités contextuelles tchadiennes. Si cela avait pu arranger des minorités familiales et claniques devenues riches et puissantes par une banalisation des injustices sociales, cette tendance est évidemment incompatible et inconciliable avec le statut de République et d’Etat de droit. Aussi le régionalisme va se mettre graduellement en conflit de maternité avec le clanisme.
En effet, le clanisme au Tchad n’a pour seule source historique que la volonté d’un individu de s’éterniser au pouvoir. Dès lors que ce dernier s’applique à rendre son clan très dominant dans la vie institutionnelle et socioéconomique du pays, les autres groupes ont vu en cela une menace à leur propre existence et à leur positionnement. Aussi bien les « dominés » que les « alliés naturels » ont eu le même réflexe de révolte et de rébellion.
Pourquoi ce sont des groupes du « Nord » qui monopolisent cette tendance à la révolte armée, et non pas les « sudistes » condamnés à attendre les miettes de la « démocrature » ? Deux raisons simples et résultantes de l’Histoire récente : i) La première, c’est que les « sudistes » n’ont plus d’existence en tant qu’entités libres composant une « Nation » tchadienne ; ils occupent les places qu’on veuille bien leur concéder dans les rouages publics. De ce point de vue, la question du pouvoir ne les concerne pas, et la Françafrique elle-même est toujours là pour le leur rappeler ! Formant l’essentiel de ce qu’on appelle « la classe politique légaliste » (= non armée), les « sudistes » n’ont aucun poids réel dans les rapports de forces actuelles. Le Dr Bichara Idriss Haggar va même exprimer un jugement sévère : « Coupée des centres parallèles de décision…, la classe politique sous-informée se montra parfois naïve avec l’illusion d’être capable d’arracher le pouvoir… sans croiser l’épée et ce, par un simple bout de papier remis dans une urne. Quelle méconnaissance des réalités tchadiennes ! Méconnaissance qui amènera cette même classe politique aveuglée par sa cupidité à sous-estimer les capacités démoniaques… et à se faire prendre comme un singe à son propre piège *». Ii) L’autre raison et non des moindres, le Dr Bichara Idriss Haggar l’explique par la géopolitique sous-régionale défavorable aux « sudistes » : « Dans une lutte politico-militaire, les motivations, la conviction et la détermination seules ne suffisent pas. Il faut avoir en plus des moyens financiers et logistiques, des soutiens diplomatiques et médiatiques et surtout une ou plusieurs bases-arrières dans des pays limitrophes permettant de s’organiser, de se ravitailler en toute quiétude, de se replier en cas de nécessité, de se soigner et de renouveler ses forces ; il faut aussi et surtout le soutien des populations locales dans les zones où vous comptez vous installer et opérer. C’est donc un travail préliminaire qu’il fallait entreprendre avant toute action et surtout avant même d’adopter une quelconque stratégie de confrontation directe avec le régime.* » A l’évidence, seule la partie Nord du pays dispose de ces facteurs depuis 1965 ! iii) En effet, le même Soudan d’Hassan El-Béchir a été à l’origine de la création de la rébellion armée en 1965-1966, du déclenchement de la guerre civile de 1979 par les FAN, des coups de force réussis de juin 1982 et décembre 1990 ; cependant, ce pays voisin est aussi à l’origine des coups de force manqués d’avril 2006, de février 2008 et de la dernière tentative de mai 2009, ce qui en fait une partie intégrante du problème tchadien !; iv) Subsidiairement, depuis 50 années d’Indépendance, le Tchad n’a connu d’économie visible réelle que les ressources exploitées dans la partie Sud, du coton au pétrole, une zone méridionale trop exigüe pour supporter les pratiques récurrentes et incurables de contestation destructrice de type « rébellion armée ». Les pouvoirs FROLINAT regretteront amèrement le fait de n’avoir pas songé à mettre en exploitation les immenses ressources de la partie Nord, quand le temps de la guéguerre cessera définitivement au Tchad !
La préférence tribale s’est imposée dans les comportements publics proportionnellement à la déliquescence de l’autorité de l’État et de la loi, à l’impunité et à la médiocrité ambiante. Ainsi, elle est devenue le principal réflexe des cadres politiques de tous bords. L’essentiel aujourd’hui étant de positionner son groupe d’origine par tous les moyens, surtout illicites et immoraux : les concours, les recrutements, les grades, les promotions, tout passe par la fourchette de la préférence tribale ! « Malheur à l’homme seul » au Tchad, à l’idéaliste rêveur comme l’auteur de ces lignes ! En effet, il ne fait pas bon d’être un Tchadien sans le parapluie de la préférence tribale : vos droits seront menacés à la moindre occasion. Car les cadres tchadiens ne se font plus aucun scrupule pour commettre des injustices au bénéfice des leurs « naturels », en suivant l’exemple des « clans dominants ».
Les clans dominants, ceux qui pratiquent le plus la préférence tribale, ne se limitent pas aux seuls détenteurs actuels du pouvoir, mais ce sont tous les cercles résiduels qui avaient exercé le pouvoir dans la passé depuis l’indépendance. Pour avoir tenté de « patrimonialiser » l’exercice du pouvoir au bénéfice premier de leur appui ethnique d’origine, ces « clans » sont plus contraints que les autres de maintenir leur visibilité publique et leurs privilèges résiduels, en pratiquant à outrance le tribalisme dans les moindres occasions, avec leurs réseaux non démantelés de préjugés tribalistes. Pour les autres groupes des laissés-pour- compte, la préférence tribale serait plutôt une question de survie et/ou l’espérance secrète de prendre un jour rang parmi les « dominants » au Tchad. En tous cas, c’est dans ce sens que nombre d’entre les cadres politiques pratiquent les alliances avec les cercles du pouvoir en place !
Sans prétendre conclure ce sujet délicat et passionnel, nous disons que la préférence tribale est une très mauvaise réponse à un problème réel d’égalité, d’équité et d’intégration des composantes de la « Nation » tchadienne en construction. Même si elle est devenue une seconde nature de mentalité rétrograde poussée vers le conflictuel permanent chez les élites tchadiennes, seule l’émergence d’une tendance contraire pourrait apporter les bonnes solutions aux vrais problèmes des Tchadiens. Et nous laisserons le Dr Bichar Idriss Haggar conclure sur cette difficulté qui bloque ces élites tchadiennes : « En tous cas, de toutes les pressions qui pèsent sur le moral d’un homme politique africain et plus particulièrement d’un Tchadien, celles exercées par les proches demeurent les plus pesantes, les plus difficiles à supporter et les plus susceptibles de faire dériver l’exercice du pouvoir vers l’isolement, voir insensiblement vers l’instauration d’une dictature.* » Qui dirait mieux ? Enoch DJONDANG